La plaine de Bagan, sur la rive gauche de l'Irrawaddy, concentre les vestiges de plusieurs milliers de sanctuaires bâtis entre le onzième et le treizième siècle. Le matériau est partout le même : une brique cuite, rouge sombre, parfois recouverte de stuc. C'est un sujet de couleur uniforme et de forme répétée, exactement le genre de paysage qui devient plat dès que la lumière est mauvaise.
Ce que l'on vient chercher n'est donc pas un temple, c'est un empilement de plans. La perspective atmosphérique, ce phénomène par lequel un objet lointain paraît plus pâle et plus bleuté que le même objet proche, est ici le seul outil disponible pour séparer les rangs. Sans elle, deux cents pagodes se superposent en une seule masse brune.
Une nappe qui tient une heure, parfois deux
La brume de Bagan est une brume de rayonnement : la plaine se refroidit la nuit sous un ciel dégagé, l'humidité condense au ras du sol et forme une nappe basse au petit matin. Elle est la plus fiable pendant la saison sèche et fraîche, de novembre à février, quand les nuits descendent nettement plus bas que les journées. Elle se dissipe entre huit et neuf heures, plus tôt si le vent se lève.
La conséquence est simple : la fenêtre utile commence avant le lever du soleil et se referme moins de deux heures plus tard. C'est la même contrainte que celle décrite pour les rizières en terrasses éclairées à l'horizontale, où la brume du vallon joue exactement le même rôle de séparateur de plans. La différence est qu'ici, la nappe est plus étendue et la scène plus vaste.
Ce qui fait la différence sur place
- La hauteur du point de vue. Vingt mètres suffisent à voir par-dessus la nappe. Au ras du sol, on est dedans, et tout devient uniformément laiteux.
- L'orientation du regard. Face au soleil levant, la brume s'illumine et les temples deviennent des silhouettes. Dos au soleil, on garde la couleur de la brique mais on perd le halo.
- Les fumées de cuisine. Elles montent des villages entre six et sept heures et s'ajoutent à la brume, en plus dense et plus localisé.
- La saison. Après les pluies, la végétation est verte et masque les bases des temples; en fin de saison sèche, la plaine est ocre et les volumes ressortent.
Exposer pour la brume, pas pour la brique
Une nappe de brume éclairée par un soleil bas est très lumineuse. Si l'on expose pour la brique, elle part en blanc et le dégradé disparaît, ce qui revient à supprimer le sujet. La bonne mesure se fait sur la zone claire, quitte à laisser les temples du premier plan très sombres : ce sont eux qui donnent le point de référence noir dont l'image a besoin.
Cette décision de renoncer à la matière pour garder le dessin est la même que devant une façade de temple prise à contre-jour, comme l'explique la page sur le lever du jour devant les tours d'Angkor. Dans les deux cas, on choisit ce que l'on sacrifie avant de déclencher, et non après.
Composer une plaine sans horizon marqué
Le relief de Bagan est faible : la plaine est presque horizontale et l'Irrawaddy coule en contrebas, souvent invisible. Il n'y a donc pas de ligne forte pour organiser le cadre, sinon celle des temples eux-mêmes. Deux compositions fonctionnent régulièrement. La première place une pagode proche en très grand dans un coin, ce qui donne l'échelle et le noir de référence. La seconde supprime tout premier plan et travaille en téléobjectif, en comprimant les rangs les uns sur les autres jusqu'à obtenir un dégradé continu.
| État de la nappe | Ce que l'on voit | Choix de cadrage |
|---|---|---|
| Épaisse, au-dessus des toits | Seules les flèches dépassent | Téléobjectif, quelques pointes seules dans le blanc |
| Moyenne, à mi-hauteur | Rangs successifs bien séparés | Vue large, dégradé de plans du sombre au pâle |
| Faible, résiduelle | Voile léger, couleur de brique conservée | Compositions à trois plans, premier plan sombre |
| Dissipée | Masse brune uniforme, contraste dur | Abandonner la vue d'ensemble, passer aux détails |
Un principe qui voyage
Un paysage fait d'éléments identiques et répétés n'existe en photographie que si quelque chose les hiérarchise : la brume, la lumière rasante ou la couleur. Le même raisonnement s'applique à des falaises alignées sous un ciel changeant, où chaque cap est un peu plus pâle que le précédent : c'est ce que décrit la page sur les falaises et le vert irlandais sous un ciel mouvant.