Une rizière en terrasses est une sculpture de terre. Des murets de boue, hauts de trente à cent centimètres, retiennent l'eau sur des paliers successifs et suivent les courbes de niveau du versant. Cette géométrie est ce que l'on vient photographier. Or elle ne se voit que si quelque chose la souligne, et ce quelque chose est une ombre.
Quand le soleil est haut, chaque muret ne projette qu'une ligne d'ombre de quelques centimètres, invisible depuis un point de vue éloigné. Le versant se lit alors comme une surface unie, d'un vert franc mais plat. Quand le soleil est bas, le même muret projette une ombre longue de plusieurs mètres, qui court le long de la courbe et la trace comme un trait de crayon. Le relief apparaît. C'est le seul mécanisme en jeu, et il explique presque tout ce qui suit.
La fenêtre utile, et pourquoi elle est si courte
Bali se situe à environ huit degrés de latitude sud. Sous cette latitude, la durée du jour varie peu au fil de l'année et le soleil se lève tôt, autour de six heures et quart, avec seulement une trentaine de minutes d'écart entre juin et décembre. Le corollaire est moins agréable : près de l'équateur, le soleil monte vite. Il gagne à peu près quinze degrés de hauteur par heure, presque à la verticale.
Concrètement, la lumière est réellement rasante pendant les quarante à cinquante minutes qui suivent le lever. Passé sept heures et quart, les ombres des murets ont déjà perdu la moitié de leur longueur. À huit heures, le modelé a disparu. Il n'y a pas de deuxième chance dans la matinée, et le soir la plupart des versants d'Ubud, orientés vers le sud et l'est, ne reçoivent plus qu'une lumière indirecte.
Ce qu'il faut regarder en arrivant
- L'orientation du versant. Un versant tourné vers l'est prend la lumière de face et écrase les ombres. Un versant tourné vers le nord ou le sud la reçoit de côté : c'est celui-là qu'il faut.
- Le fond du vallon. S'il est encore blanc de brume, la profondeur est là. S'il est déjà dégagé, l'image sera plus dure et il faudra chercher un cadrage serré.
- L'eau dans les paliers. Une terrasse en eau renvoie le ciel et fabrique des miroirs; une terrasse déjà haute en tiges les cache complètement.
- Le vent. Une brise faible fait onduler les épis et donne du mouvement; au delà, la brume se déchire et le reflet disparaît.
La brume est le deuxième sujet
Dans les vallées de l'intérieur, l'air se refroidit la nuit et l'humidité condense au fond. Au lever du jour, une nappe basse occupe souvent le creux du vallon pendant une heure. Elle rend un service considérable : elle sépare les plans. Le premier plan reste net et coloré, le deuxième plan pâlit, le troisième n'est plus qu'une silhouette de crête. Cette dégradation progressive est ce que l'œil interprète comme de la distance.
C'est le même phénomène que celui décrit dans la page sur les matins brumeux de la plaine de Bagan, où des milliers de pagodes de brique deviennent lisibles uniquement parce que chaque rang est un peu plus pâle que le précédent. Sans brume, une plaine de temples ou un versant de terrasses se referme sur lui-même et l'image perd sa troisième dimension.
Le vert, cette couleur qui ment
Le vert d'une jeune rizière est très saturé, et il le devient encore plus quand un ciel voilé remplace le soleil direct. Beaucoup d'images de terrasses paraissent artificielles pour cette seule raison : le vert d'origine était déjà au maximum de ce que le capteur pouvait enregistrer, et toute correction ajoutée l'a fait basculer dans le fluorescent.
La règle de conduite est la même que dans les ruelles du nord de l'Inde, où le bleu des murs et le rouge des étoffes arrivent déjà saturés dans l'appareil. Cette question est traitée en détail dans la page consacrée aux couleurs saturées du quotidien indien : quand la couleur est donnée, le travail se déplace vers le cadre, l'attente et l'heure. Ici, la meilleure façon de rendre un vert crédible est de lui opposer autre chose : la terre brune d'un muret, la nappe grise de la brume, le reflet blanc d'un palier en eau.
Les quatre scènes que cette heure rend possibles
Une seule sortie matinale suffit rarement à tout couvrir, parce que les quatre scènes ci-dessous demandent des positions différentes. Mieux vaut en choisir une par matin, et repérer la suivante en repartant.
Le grand escalier
Vue large depuis le versant opposé, à hauteur moyenne, avec les courbes qui traversent le cadre en diagonale. C'est la scène qui a le plus besoin d'une lumière strictement latérale et d'un fond de vallon encore blanc.
Le détail de muret
Cadrage serré sur trois ou quatre paliers, sans ciel. Le sujet devient la matière : boue lissée à la main, herbe sur la crête, ligne d'eau. Cette scène tient plus longtemps dans la matinée que le grand escalier.
Le reflet
À faire en tout premier, quand le ciel est encore pâle et le vent nul. Il faut se placer bas, presque au niveau de l'eau, pour que la surface renvoie le ciel plutôt que le fond boueux.
La silhouette au travail
Le travail dans les paliers commence tôt et cesse quand la chaleur monte. Une silhouette sur un muret sert d'échelle et donne au paysage sa raison d'être : ces terrasses sont un lieu de travail, pas un décor.
| Moment | Ce que fait la lumière | Ce que l'on peut photographier |
|---|---|---|
| Avant le lever | Ciel pâle uniforme, aucune ombre, tout est bleuté | Reflets dans les paliers en eau, silhouettes de palmiers sur le ciel |
| Lever à 40 min après | Rayon presque horizontal, ombres très longues | Le grand escalier, les courbes de niveau, la brume traversée de lumière |
| 40 à 90 min après | Ombres qui raccourcissent vite, contraste qui durcit | Détails de murets, scènes de travail, portraits à l'ombre d'un arbre |
| Milieu de matinée | Modelé effacé, vert plat, ciel souvent blanc | Peu de choses en paysage; c'est l'heure des marchés et des villages |
Un principe qui voyage
La leçon des terrasses n'est pas balinaise, elle est optique : dès qu'un paysage est fait de reliefs bas et répétés, il faut une lumière latérale pour qu'il existe en photo. Cela vaut pour les dunes, pour les champs labourés, pour les toits de tuiles vus d'en haut, et cela vaut aussi à une échelle minuscule. Sur un pétale ou une feuille, ce sont les mêmes ombres portées qui font apparaître les nervures : la page sur la macrophotographie des fleurs décrit la même fenêtre horaire, mais à trente centimètres du sol.
Le raisonnement fonctionne aussi sur les cultures alignées. Les rangs d'une oliveraie andalouse se lisent exactement comme les paliers d'un versant balinais, avec une contrainte de blanc en plus, celle de la chaux : voir la page sur les patios et les collines d'Andalousie. Et pour le cadre régional de cette page, la vue d'ensemble se trouve dans celle consacrée aux temples et aux fleuves d'Indochine.