Les médinas anciennes ont été bâties contre la chaleur. Rues étroites, coudes fréquents, auvents de roseaux, passages voûtés : tout est fait pour que le soleil n'atteigne le sol que le moins longtemps possible. Ce qui protège les habitants complique la tâche du photographe, car l'écart de luminosité entre le mur à l'ombre et le carré de sol au soleil dépasse largement ce qu'un capteur enregistre d'un seul coup.
Il faut donc renoncer à tout garder. Deux stratégies existent, et une seule fonctionne vraiment : exposer pour la zone éclairée, laisser les murs tomber dans une ombre dense, et se servir de cette ombre comme d'un cadre naturel. L'autre approche, qui consiste à éclaircir les ombres pour montrer les détails, produit des images grises où le rai de lumière, seul sujet réel de la scène, disparaît.
Les heures où le rai existe
Dans une rue orientée est-ouest, le soleil descend jusqu'au sol pendant la première heure et la dernière heure du jour. Dans une rue orientée nord-sud, il n'y arrive qu'autour de midi, et pour vingt minutes. Beaucoup de photographes de médina attendent la fin de la journée par habitude et se retrouvent devant une ruelle uniformément sombre : l'orientation compte plus que l'heure.
Les auvents ajoutent une variante précieuse. Un treillis de roseaux découpe la lumière en bandes régulières qui glissent sur le sol et sur les vêtements au fil de l'heure. C'est l'un des rares cas où la lumière dessine elle-même un motif, et où il suffit d'attendre qu'un passant traverse le motif pour tenir l'image.
Ce qu'il faut regarder en entrant dans une ruelle
- L'orientation de la rue. Elle décide de l'heure utile, avant toute autre considération.
- La couleur du mur d'en face. Un mur ocre renvoie une lumière chaude sur les visages; un mur passé au bleu renvoie une lumière froide.
- Les ouvertures. Porte, échoppe, passage voûté : ce sont les seuls points où la lumière entre latéralement.
- Le sens de circulation. On se place là où les gens arrivent de face vers la zone claire, jamais derrière eux.
La couleur des murs, du rose au rouge
Les enduits de terre du sud marocain contiennent des oxydes de fer qui leur donnent cette teinte allant du rose pâle au rouge brun. Cette couleur n'est pas fixe : elle dépend entièrement de la hauteur du soleil. Au petit matin, la muraille est rose et froide; à midi, elle devient un beige plat sans intérêt; dans la dernière heure, elle vire au rouge profond et le moindre creux se met à exister.
Une même muraille donne donc trois images différentes dans la journée, et le photographe doit choisir laquelle il vient chercher. Ce comportement d'une matière qui change de teinte avec l'angle se retrouve à l'identique sur le calcaire d'une vieille ville de pierre, question traitée dans la page sur la pierre de Jérusalem et sa lumière rasante.
Composer sans pouvoir reculer
Dans un couloir de trois mètres, il n'y a aucune possibilité de reculer pour agrandir le champ. Trois solutions s'imposent naturellement. La première consiste à photographier dans l'axe de la rue, en utilisant la fuite des murs comme lignes directrices. La deuxième joue sur la verticalité, en montrant la hauteur des murs et la mince bande de ciel. La troisième renonce au lieu et se concentre sur un détail, main, étoffe, outil, où le fond n'a plus d'importance.
Les places et les cours offrent le contrepoint indispensable. Un patio, une cour de fondouk ou une terrasse restituent l'espace que la ruelle refuse, avec une lumière rebondie et douce. Le même contraste entre rue brûlée et patio ombragé structure toute une région voisine, comme le montre la page sur les patios andalous et leur lumière blanche.
| Configuration | Heure utile | Type d'image |
|---|---|---|
| Rue est-ouest | Première et dernière heure du jour | Rai au sol, silhouettes à contre-jour |
| Rue nord-sud | Autour de midi, vingt à trente minutes | Lumière verticale, ombres courtes et dures |
| Passage voûté | Toute la journée | Cadre dans le cadre, sortie éclairée en fond |
| Patio ou terrasse | Milieu de journée | Lumière rebondie, portraits, détails d'artisanat |
Un principe qui voyage
Travailler par l'ombre plutôt que par la couleur, c'est le réflexe de tous les lieux à fort contraste. La démarche est identique dans une rue indienne enfumée, où le rayon devient visible et sert de sujet à lui seul : voir la page sur les portraits et les couleurs du quotidien en Inde.
Et pour un exercice contraire, celui d'une ville où la lumière du soir remonte les rues au lieu de tomber dedans, la page sur les ponts de la Seine au crépuscule montre ce que devient une composition quand la source vient enfin de côté et non plus du zénith.